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L’image de l Armée

8 comm.
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Première publication en décembre 2012

L’image des militaires a changé.

Lors de la première guerre mondiale, ils étaient des héros. Aujourd’hui, avec la guerre en Afghanistan et les nombreuses opérations extérieures, ils sont vus soit comme des victimes mourant pour des intérêts autres que ceux de la France, soit comme des oppresseurs de peuples que l’armée envahirait de son propre chef, et soumis à la loi pénale comme dans n’importe quelle affaire privée.

Mais rarement ils sont vus encore comme le bras armé d’une nation, obéissant aux ordres du politique. Un peu comme si le pouvoir et le peuple avaient installé une fracture entre l’Armée et eux. Un peu comme si l’Armée était un pouvoir indépendant de l’Etat.

Trois forces, aux pouvoirs inégaux, sont  aujourd’hui en présence dans notre pays, l’Etat, les média, le peuple, et un de leur point commun est cette cassure à l’Armée qui est de leur fait et non celui de l’Armée.

Les militaires dans leurs actes et leurs discours se sentent le bras armé de la Nation, et le sentent comme la valeur suprême les engageant jusqu’à la mort pour le service de la patrie.

Le patriotisme est une notion aujourd’hui désuète. Elle est rejetée et théorisée par pratiquement l’ensemble de l’élite pensante au pouvoir, comme une notion archaïque au regard de celle beaucoup plus noble de « citoyen de la Terre » et autant que possible des terres lointaines et misérables pour lesquelles ces élites éprouveront, paradoxalement, un certain patriotisme, mais de celui qui n’engage que leur porte-monnaie et leurs mots et en aucun cas consciemment leur vie.

Le peuple, lui ne la théorise pas, il l’intègre grâce à l’action inlassable des médias, qui sans le dire ouvertement, distille cette contre-notion de façon fine, en exaltant la fraternité humaine et sans frontière, outil soit-disant performant à l’intégration des cultures différentes, dans la nôtre. Ici le patriotisme n’est pas combattu, il est contourné. Que peut faire la Patrie et surtout la Patrie-culture, incartographiable comme peut l’être la Patrie-territoire,  quand tout s’acharne à la détruire pour la remplacer par la notion civilisatrice mais utopique de Fraternité Humaine  ?

L’Armée ne différencie pas les différentes facettes de la Patrie et du patriotisme. La France-territoire, la France-culture, la France-histoire, la France-solidarité, la France-fraternité, tout cela est un, et pour tout cela on meurt.

Comment s’étonner alors que l’Armée ressente un décalage de valeurs entre elle et le reste de la Nation?  Comment s’étonner que l’Armée ressente ce phénoméne de déculturisation, comme le ressent n’importe quel étranger dont le gouffre entre ses racines et sa terre d’accueil lui parait insondable ?

L’autre versant de l’affaire est que les média et les élites ont un rapport ambigu à la guerre, à la violence. Les élites exècrent la violence comme manifestation de la non civilisation. Les pourparlers, le marchandage, la négociation, la diplomatie donc, sont le signe suprême de la réflexion et du pouvoir de l’esprit sur le cerveau reptilien. Le héros d’aujourd’hui est le diplomate aux muscles atrophiés et au double langage, ou le mensonge est une spécialité bac+10. Un Fabius avec sa tête de marchand de verroterie passe plus pour un homme-héros que les forces spéciales qu’il envoie sur le terrain, réaliser ce qu’il a concocté au fond de son fauteuil rembourré. Le héros d’aujourd’hui n’est plus celui qui risque sa vie, mais celui qui au fond de sa boutique calcule comment il pourra arnaquer le reste de l’humanité, sans réaliser que c’est aussi une forme de violence. Et pour cela il utilisera cependant la violence, physique cette fois-ci, mais à la manière d’un Ponce-Pilate: la violence pour le bien, la violence contrainte, puisque la violence n’est plus censée être dans les gènes de l’homme supérieur-négociateur.

C’est ainsi que élites, Etat, média justifieront l’usage de la violence. On use de la violence parce qu’on y est forcé. Forcé pour sauver des peuples, forcé pour la sécurité des opprimés. Quitte à inventer des situations improbables au regard de l’histoire du pays sur lequel nous avons des visées, quitte à créer des scénarii à l’irakienne, à la libyenne, à la syrienne afin que la réalité colle à l’idéologie de non violence que l’on propage.

L’échec de la diplomatie prend des allures de guerre de libération des peuples, des allures d’invasion humanitaire. Et donc, à ce titre, nous ne supportons plus les morts, ennemies mais « innocentes », que nous provoquons. L’homme supérieur-négociateur débarrassé de ses gènes néandertaliens, n’assumant pas ses actes armés, n’assume pas non plus d’ordonner une intervention militaire. Si intervention décidée, elle doit être « propre », cela voulant dire sans morts ennemies mais avec un pourcentage admissible de nos morts à nous. Et nos morts ne sont plus des « morts pour la patrie » mais des « victimes du devoir d’ingérence » provoqué par les autres forcément barbares.

Malheur à celui qui tuera sur ordre. S’il le fait, il doit le faire dans un cadre juridique, le seul derrière lequel l’homme civilisé pourra laver sa conscience. Si la conscience des décideurs est entachée, l’exécutant sera jugé non plus comme un soldat, mais comme un criminel de droit commun, les décideurs, donc la Nation (et ceci incluant tous les pouvoirs, etat, media, peuple) refusant le lien qui les unit au criminel en uniforme, l’exécutant des basses oeuvres.

On doit tuer pour libérer et protéger mais de manière civilisée c’est à dire dans le cadre de la loi.

Quel paradoxe pour l’Armée, quelle lâcheté pour les donneurs d’ordre, aussi bien l’Etat et ses gouvernants que ceux qui ont voté pour eux.

Cette attitude infantile, qui se définit par l’incapacité d’assumer les conséquences de ses choix, caractéristique qui se voit aujourd’hui dans tous les domaines de la société , fait que le militaire est aujourd’hui considéré comme un mercenaire, comme un homme payé pour tuer et pour mourir, et non plus comme un homme qui accepte le sacrifice ultime pour le bien de ses frères civils. Etant devenu fonctionnaire-mercenaire, lui seul est responsable moralement des morts pour lequel il est payé. Et étant devenu fonctionnaire-mercenaire, qu’importe qu’il adhère ou pas à sa mission.

On ne le lui demande plus, on ne fait même plus l’effort de le lui demander, les arguments pseudo-humanitaires avancés par les media et les politiques sont uniquement destinés au 3e pouvoir, le peuple, qui, on le sait ne se révoltera pas, mais votera sans comprendre grand chose aux décisions qui sont prises en son nom, un peuple qui ne voit pas qu’il n’a plus grand pouvoir sur sa vie.

Le pouvoir, qui commande le bras armé de la nation, en voulant couper les liens de responsabilité qui l’unissent à l’exécutant, s’auto-ampute cependant d’une partie de son pouvoir sans réaliser ce qu’il y a de dangereux dans cette maneouvre:

– danger de ne plus être respecté comme pouvoir suprême par le peuple et les média,

– danger de ne plus être l’image de la Patrie pour l’Armée qui peut donc refuser un jour de suivre des ordres qui la réduisent à l’état dégradant de mercenaire, de simple ouvrier qui vend sa force de travail dans une tâche dévalorisante,

– danger enfin, visible aujourd’hui, de séparer l’armée de la nation, d’exécuter le soldat-citoyen, de l’isoler de ses frères civils jusqu’au point de le faire mépriser par ceux-là mêmes pour lesquels il était prêt à donner sa vie.

Est-ce pour évacuer une fois pour toute ces relations complexes et génératrices de réflexion que l’Etat pense de plus en plus à une robotisation de l’armée, ses « robots » actuels ayant l’inconvénient d’avoir des états d’âmes? Est-ce pour cela que l’Etat réfléchit sur une notion qui lui paraitrait civilisée de « contractor » devant remplacer celle de « mercenaire » ?  Car ne rêvons pas, outre les marchés juteux que l’Etat convoite, le contractor ne sera qu’un militaire privé qui devra s’engager à ne servir qu’une Nation, la sienne.

Finalement, il est tellement plus pratique de remplacer le patriotisme ( vertu bien trop compliquée pour nos illettrés d’aujourd’hui pour qui la guerre a un gout de playstation) par l’argent, qui n’a ni patrie, ni nation, ni valeurs, ni famille et qui n’étant rien au regard de l’humanité, est si facile à comprendre.

L’Armée a cependant une responsabilité, celle de ne pas lutter contre la dégradation de son image. Car il s’agit non pas d’une évolution d’image mais bien d’une dégradation.

L’Armée elle-même s’enferme dans sa tour d’ivoire de pucelle incomprise. Elle se sent impuissante devant les attaques répétées et se croit emmurée dans un silence obligatoire. L’Armée ne réagit pas, ne communique pas pour lutter contre la dégradation de son image et ainsi défendre l’honneur de ses soldats. La raison n’en est pas une absence de volonté de l’Armée, la raison est que l’Armée ne sait pas le faire et que l’Armée a peur de le faire, peur de passer pour violente, peur qu’on la croit revendicative. Alors elle se tait.

Elle se tait également car elle a oublié l’importance de son rôle, elle subit elle aussi la minimisation et la désinformation. Il est de bon ton de dévaloriser l’Armée comme il est de bon ton de surestimer l’Education Nationale. Les deux ont un rôle essentiel, former ,pour l’un, et protéger, pour l’autre, la future génération.

Replacer l’Armée à sa vraie place est le travail de chacun. C’est à nous à lutter contre la destruction de notre image, c’est un travail quotidien qui doit être mené à travers tous les média, c’est notre devoir de lutter contre la désinformation, c’est notre honneur de replacer à sa juste place notre rôle et c’est notre force de l’affirmer .

DF

 

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  1. Très bon texte !
    En fait, nous ne sommes pas si seul à penser la même chose

  2. Yankee Kilo dit:

    Très bon texte ! En particulier, la dernière partie sur la dégradation de l’image de l’Armée et sa propre responsabilité à cet égard.

    De par mon métier et mon savoir-faire, je cherche par exemple à intégrer la réserve citoyenne (je suis civil) à défaut de rejoindre la réserve opérationnelle (il paraît que je suis trop âgé), et c’est un véritable parcours du combattant doublé d’un gymkhana administratif ! Pourtant, je sais que je peux modestement apporter ma pierre à l’édifice, que je serai utile, efficace, mais je pressens comme une sorte de méfiance quant à ma démarche, sans parler de l’absence de savoir-faire relationnel de la part des militaires avec lesquels je suis en contact pour cette affaire. Parfois, j’en arrive à me dire que tout ça les enquiquine. Qu’ils ne veulent pas que des civils, volontaires par-dessus le marché, pointent le bout de leur nez dans leur univers.

    Au-delà de quelques journées portes ouvertes, l’Armée s’enferme dans une tour d’ivoire, se coupe de la société civile et des citoyens encore conscients des choses. Le fossé se creuse et le lien armée-nation se distend, les uns devenant des étrangers pour les autres, parfois (souvent) aidés en cela par des médias grand public qui n’évoquent les soldats que dans le cadre de faits divers, ou presque.

    L’institution donne ainsi le sentiment d’adopter une posture de victime consentante, allant depuis des années vers l’échafaud du démantèlement progressif, sans dire la vérité aux Français sur son état. En procédant ainsi, elle se condamne à n’être défendue par personne, à voir disparaître ses valeurs (nos valeurs) dans l’indifférence générale. Au passage, elle condamne toute une partie du peuple de France à un désespoir plus grand encore, car pour d’aucuns, elle est la dernière gardienne du temple.

    Merci pour ce blog, et ce texte.

    • Diogéne le Cynik dit:

      Vous avez entièrement raison.

      L’armée, en tout cas les officiers parisiens qui décident de tout, ont décidé de devenir politiquement corrects. Et ça n’hésite pas à écrire dans Libé que les admissions à Saint Cyr sont racistes car il n’y a pas assez de minorités représentées. Ce qui est un non sens, car comme pour tout concours, la copie est anonyme. Je ne dirai pas le nom du général qui a pondu ce papier, il est parait-il très apprécié de Le Drian.

      Bref, le politiquement correct servant très bien la carrière, ne nous étonnons pas qu’ils en soient à dire qu’il y a les militaires propres et les militaires aux mains sales assassins. Comme vous voyez, pas besoin d’être civil pour détruire l’image de l’armée,elle sait tres bien le faire toute seule.
      http://secretdefiance.com/?p=5046

      Concernant le lien armée-nation que vous abordez, Diogéne a écrit un article que beaucoup trouvent assez proche de la vérité.
      Vous pouvez le lire dans la revue numérique http://secretdefiance.com/?p=5058 ou http://secretdefiance.com/?p=1047

      Bonne lecture

      DF

    • Yankee Kilo dit:

      Merci pour Merci pour l’indication du texte traitant du lien armée-nation ; là encore, le texte est très bon, il sonne vrai et juste. On ressent au fil des mots de la colère mais aussi du désarroi. Quel désastre…

    • Diogéne le Cynik dit:

      Vous avez trouvé le mot: désarroi, c’est bien ce que nous ressentons …

  3. Soldat d'Infanterie de Marine dit:

    Bien.
     » On reconnait une nation aux hommes qu’elle produit, mais aussi à ceux dont elle se souvient et qu’elle honore.  »
    JFK

  4. Comme très souvent sur votre blog, c’est bien vu!

    Et vive notre Pays, la France!

    • Notre PATRIE!!!!!! Oh zut….. j’ai employé un mot qu’il ne fallait pas ??? Pas politiquement correct ???

      Et encore merci et bravo pour votre blog.

      Ancien ORSA pdt 8 ans, Réserviste opérationnel depuis presque une quinzaine d’année, j’apprécie très souvent vos textes et commentaires.

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