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BIGEARD (4/6) : de Tu-Lê à Muong Chen

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La progression est rapide, la compagnie Leroy a déjà dépassé les positions de Magnillat et s’installe à la sortie de la deuxième rizière qui commande l’ascension vers Kao Pha.

Trapp arrive à son tour avec son unité et glisse à Magnillat : « tu devrais te méfier, mon sergent de queue est suivi à 100 mètres par de drôles de types qui lui crient de se rendre !

La route sera longue. Déjà, certains des blessés partis en fin de matinée sont rattrapés.

Il est 16h00, les bombardiers sont repartis.

« Bernard à Bruno, j’ouvre le feu sur les poursuivants d’Hervé. Ce sont des viêts. »

Dans ces jumelles, Bernard Magnillat, voit des colonnes ennemis qui sortent des couverts et se joignent aux poursuivants du bataillon. Ses sections établies en bouclage doivent se replier. En peu de temps, la fusillade est intense. Toutes les crêtes entre la compagnie de Polo et celle de Bernard se couvrent de viêts. Polo occupé à se défendre n’est même pas en mesure d’appuyer le décrochage de Bernard.

Les parachutistes par petits groupes engagent tout ce qui passe dans leur champ de vision, à gauche, à droite, derrière…Chacun se bat pour sa propre survie. « Bernard à tous ses enfants ! Bernard à tous ses enfants ! Eclatez et marchez vers l’ouest par petits groupes ».

Ne restent que la hargne et le courage. Les bo doïs (combattants nord-viêtnamiens) montent à l’assaut des îlots de résistance.

Le caporal Billois, sans s’en rendre compte, se met à boiter, le mollet arraché par une balle.

Trois parachutistes sont tués d’un coup.

Le parachutiste Nguyen Van My s’écroule, le ventre ouvert par une rafale.

Un peu plus au sud, la section du sous-lieutenant Roux est débordée. Il ordonne à deux de ces groupes de combat de décrocher, ils n’ont que le temps de plonger dans la végétation dense. Roux reste avec le groupe commandement pour les appuyer. En un instant c’est la curée. Les uns sont tués, les autres sont blessés et « thu binh » (prisonniers) !

Les sections se font allumer par la droite et par la gauche. Bientôt, elles éclatent en groupe. Un seul objectif, atteindre le col. Les viêts font le forcing, ils savent eux aussi qu’après le col de Kao Pha, ils seront limités à la piste pour donner la chasse au 6ème BPC.

Les deux patrons de l’arrière-garde, Polo et Bernard, ont réussi à se rejoindre. Autour d’eux, il ne reste que des débris de sections. Pour sortir de la dernière rizière, il a fallu se battre au corps à corps.

Le sous-lieutenant Crouzet de chez Polo a maintenu coûte que coûte la piste ouverte pour que le reste de la compagnie puisse passer. Avec ses 34 rombiers, il s’est battu comme un lion, complètement encerclé par les viêts. Un seul homme de la section a pu s’extraire de cet enfer. Le caporal-chef Quillacq. Il a reçu 6 balles et rejoint maintenant la cohorte des blessés.

Il est plus de 17h00. Une heure de combats acharnés pour faire 2 kilomètres !

En couverture au sud-ouest, Ferrari tient sa position et étrille les bo doï. La nuit commence à tomber en même temps qu’une pluie fine qui va rendre les 7 kilomètres de piste qui mènent à Kao Pha glissants comme une patinoire.

De Wilde continue à foncer en direction du col tenu par une seule section depuis 24h00, pour remplir la mission que lui a fixé Bruno : « foncez pour vous assurer du col. Il doit absolument rester entre nos mains si on veut sauver le bataillon. Il ne faudrait pas que les viêts trouvent un itinéraire pour grimper jusque-là et déloger la section Laizé. »

Quelques lacets derrière de Wilde, Bigeard et son adjoint monte la côte, peinant sous les 15 kilos des postes dont ils ont déchargé leurs radios épuisés.

Les comptes-rendus de l’arrière-garde tombent comme des couperets dans la nuit qui commence : « Bruno de Polo. Cà va mal. Grosses pertes. Au moins trente bonshommes hors de service. »

« Bernard à Bruno. Je suis coupé de Polo. J’ai perdu beaucoup de monde. Combattons à peu près en individuels. »

« Ici Bruno. A Polo et à Bernard. Foncez vers Kao Pha. L’essentiel est de sauver le maximum de personnels. »

Bruno allonge le pas en mâchonnant sa pipe inondée par la pluie. Il est plus de 17h00 et le bataillon n’est encore qu’à mi-chemin de Kao Pha.

Arrivé au col depuis la veille, en milieu d’après-midi, Pierre Laizé a eu le temps d’organiser la défense de sa position. Il sait que si cela s’est mal passé à Tu-Lê, ceux qu’il risque de voir arriver ne seront peut être pas ses camarades.

Vers 16h00, ses guetteurs détectent du mouvement sur les lacets en contrebas. Amis ou ennemis ? Ce sont les partisans Thaïs que Bigeard avaient envoyé en premier sur la piste pour aller renforcer Muong Chen. Sans s’arrêter, ils lâchent : « la nuit dernière, beaucoup tirer autour Tu-Lê. Beaucoup Viêt-minh tués. Commandant Bizar dire nous partir tout de suite Muong Chen. Nous continuer maintenant. Commandant venir derrière avec tout le monde. »

A plus de 21h00, de Wilde arrive près du col et prend contact avec Laizé. Ils s’organisent pour installer la compagnie sur ce passage exigu et en défendre l’accès. Heureusement, Laizé avait effectué les positions possibles.

Dès son arrivée avec Bigeard, Tourret prend en compte l’accueil des paras qui arrivent. Il est plus de 22h00, les paras qui abordent le col sont hagards, exténués, choqués.

Dès son arrivée, Bruno a pris une des huttes qu’avait fait bâtir Laizé pour abriter sa section. Bien que fourbu, pas question pour lui de se reposer. Il faut sauver le bataillon.

Il est minuit, Magnillat vient d’arriver au col. Epuisé. Avec Ferrari, en arrière-garde, ils ont ramené tous les traînards. S’il en reste derrière eux, ils sont aux mains des viêts.

Les commandants de compagnie rejoignent Bruno. Le bataillon totalise une centaine de pertes. « Ce qui importe c’est que le bataillon existe toujours. Il est encore organisé et ses compagnies commandées. Je l’amènerai à la rivière Noire » dit Bigeard. « Vous voulez dormir ? Je vous accorde deux heures. A 03h00 du matin, nous reprendrons la piste. Direction le poste de Muong Chen, à 11h00 de marche. En tête, Polo et Bernard qui viennent d’en baver. Puis Hervé. Tourret marchera avec la tête pour mettre en place des embuscades successives. Francis assurera la garde du col jusqu’au départ complet de la colonne vers 06h00 et l’arrière-garde jusqu’à son arrivée sur les embuscades d’Hervé qui le remplacera alors. Des questions ? »

Il faut reprendre la piste, un pas, encore un pas, jusqu’au bout. Les muscles sont raides, les jambes lourdes.

Tourret est furieux. Il s’est fait engueulé par Bigeard. Il a essayé de lui dire que la place du commandant de bataillon n’est pas avec l’arrière-garde. Il s’est entendu répondre sèchement qu’un capitaine n’a pas à discuter les ordres de son supérieur !

06h00 du matin. Pendant que le jour se lève sur l’habituel brouillard, les hommes de Francis grelottent dans leurs treillis humides. Personne n’est arrivé par la piste depuis hier soir minuit.

07h30. Bigeard trouve que la progression du bataillon est trop lente. Les viêts ne vont pas tarder à se montrer. Il n’a pas envie de voir ses arrière-gardes successives mener dix heures de combat retardateur. Bruno fait forcer l’allure. Le harcèlement risque de se durcir. Depuis Kao Pha, la moitié du chemin a été effectué. Il est 10h00.

L’ennemi est surpris de voir les français arrêtés à les attendre. Il met une mitrailleuse lourde en batterie. Il reste 3 obus de mortier à l’arrière-garde. La mitrailleuse et ses servants sont mis hors combat.

Laizé n’en croit pas ses yeux : Bigeard est allongé, dans la position réglementaire du tireur FM, et envoit un plein chargeur de salutations personnelles aux viêts. « Allez, dit Bruno, on décroche. Vite fait »

Trois kilomètres plus loin. Il est plus de 11h00. La compagnie de Francis traverse le dispositif d’arrêt d’Hervé. « Continuez, dit Bruno, Muong Chen est à une heure. Je reste avec Hervé ».

Pour l’instant, le bataillon semble gagner son pari, dans 4 ou 5 kilomètres, il entrera dans le bassin de Muong Chen. De midi à 14h00, ce 21 octobre, toutes les compagnies arrivent au poste et s’installent en défense.

Comme s’il regrettait les mots durs qu’il a eu pour son adjoint, Bigeard va le féliciter pour les embuscades dont il a jalonné la piste. « Merci mon commandant, répond le second, mais j’aurais préféré rester avec vous à l’arrière. »  Tout est dit. Fin de l’incident.

Près de Tourret, se trouve l’adjudant Peyrol, le chef des partisans Thaïs de Muong Chen. Il a reçu ordre par radio de passer aux ordres de Bigeard. Il a préparé intelligemment l’arrivée du bataillon. Il a envoyé des reconnaissances, placé des guetteurs sur tous les points hauts. « Mes partisans ont repérés des mouvements de viêts au nord du poste, d’où vous arrivez, et à l’est. Je ne pense pas qu’ils pourront attaquer avant la nuit. Une fois qu’ils nous auront encerclé. »  Bigeard apprécie le briefing de l’adjudant, son calme et son efficacité. Bigeard ordonne à ses commandants de compagnie de faire manger et reposer les hommes. Peyrol l’a devancé, il a mis ses cuistots au boulot depuis l’aube. Il estime que les viêts vont détruire son poste, donc autant consommer ses réserves !

Un bruit d’avion se fait entendre. Un Dakota survole la position du 6. L’avion transporte les généraux de Linarès et Salan, le haut commissaire au Tonkin et le secrétaire d’état à la guerre (respectivement de Letourneau et de Chevigné). Ils ont voulu se rendre compte de la situation et ce qu’ils ont vu n’est pas rassurant.

« Bravo Bigeard pour être arrivé jusque-là. Je vous signale une forte concentration ennemie au nord et à l’est de votre position. Ne vous attardez pas. Que comptez-vous faire ? »

« Je voudrais d’abord que vous me fassiez larguer des munitions et des vivres » répond Bigeard.

« C’est prévu répond de Linarès. Après les bombardiers qui vont aller traiter l’ennemi, le ravitaillement vous sera parachuté. Mais ensuite ? Vous êtes dans une souricière »

« Je ne sais pas encore » répond Bigeard. Mais comme il ne veut pas avouer aux huiles dans l’avion qu’il est épuisé, il ajoute : « je ne sais pas, mais je m’en sortirai. Bons baisers ! » Bigeard se sent crevé, il n’a pas dormi depuis le 15 octobre. Pourtant, chaque fois que la fatigue le gagne, il pense à ses 800 hommes, le bataillon et les Thaïs qui comptent sur lui. Ils sont seuls au milieu de 10 000 bo doï.

17h00, les commandants de compagnie, rasés de frais, se présentent à la paillotte dans laquelle Bruno a installé son PC.

« La position du poste n’est pas tenable. C’est un trou à rats. En cas d’attaque massive, nous serions dominés de toutes parts. Les viêts poursuivent l’encerclement du poste. Ils attaqueront cette nuit. Dites à vos hommes, que si nous tombons sur du gros et que le bataillon est tronçonné, on s’éclate par section. Chacun pour soi. Ralliement sur la rivière Noire. Le colonel Gilles nous y attends avec des bataillons de réserve. Voici mes ordres : nous quitterons Muong Chen à 19h00. Il devrait faire nuit. Nous emprunterons la piste qui suit la Nam Chang. Aucun arrêt prévu avant le poste de Ban It Ong. Vous avez encore deux heures pour laisser reposer vos hommes. Ils vont marcher pendant au moins quatorze heures. Soyez certains que les viêts ne nous lâcheront pas. Nous ferons mouvement dans l’ordre Bernard, Francis, Polo et Hervé. Plus de colonnes de blessés indépendants, ils marcheront avec nous. Des questions ? »

« Aucune. » répondent ensemble les mousquetaires.

« Quant à vous Peyrol, je veux que vous restiez dans le poste le plus longtemps possible. Faîtes un peu de cinéma pour faire croire au spectateurs que vous hébergez tout le bataillon dans l’enceinte du poste. Si vous y arrivez, ils ne manqueront pas d’attaquer directement. Vous sauterez alors en brousse et foncerez vers la rivière Noire. C’est faisable ? »

Peyrol répond gravement : « Ca ira mon commandant »……………..

Sources:

-Souvenirs personnels (de Diogéne) d’entretiens avec BRUNO

-”Bataillon Bigeard à TU-LÊ” de Alain Gandy

Carte: Wikipédia – Crédit photo: otomo68.over-blog.com

 

INTRO:

Bigeard (1/6)

 TU-LÊ

Bigeard (2/6): Tu-Lê, début de l’opération

Bigeard (3/6): Tu-Lê, les viêts arrivent

BIGEARD (4/6) : de Tu-Lê à Muong Chen

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