web analytics

s'abonner: Articles | Commentaires | Email

leader

Bigeard (2/6): Tu-Lê, début de l’opération

0 comm.
PARTAGER

Ce matin d’octobre 1952 pourrait être un grand jour, si la météo voulait bien s’améliorer assez pour permettre le déclenchement de l’opération décidée par le général de Linarès. Deux divisions viêtminh descendent sur Nghia Lo pour s’ouvrir les portes du Nord-Laos. Le 6ème bataillon de parachutistes coloniaux du commandant Bigeard, six cent soixante-six hommes, doit sauter sur les arrières de l’ennemi.

Mission : rééditer la manœuvre qui a enrayé, pratiquement au même endroit, l’offensive ennemie de l’année précédente.

Dix heures du matin, une jeep stoppe près d’un Dakota. Bigeard a sauté en souplesse et rameute ses compagnies de la première rotation. Il n’y a que 15 avions. Il faudra deux rotations pour larguer l’ensemble du bataillon.

A le regarder souple et décontracté, activer, du geste et de la voix,  l’embarquement de ses paras, personne ne pourrait supposer que tout n’est pas au beau fixe dans le monde de Bruno. La nuit précédente, le colonel Ducourneau, chef du groupement aéroporté n°2 lui a dit : « il y a cette fois un risque sérieux que les viêts  réussissent à enlever Nghia Lo, Il semble qu’ils mettent dans le coup une division de plus qu’en 1951. Votre mission sera essentiellement de nous renseigner sur leurs mouvements, et accessoirement de donner un coup de main aux petits postes tenus dans la région par le bataillon Thaï. »

Même manœuvre que l’année précédente. Mais deux divisions viêts au lieu d’une, et un seul bataillon para, le sien, au lieu de deux.

Son bataillon, il l’a lui-même constitué pendant 8 mois en Bretagne, choisissant ses cadres et imposant une formation physique impitoyable.

Ses commandants de compagnie, il le sait, feront exécuter ses ordres à la lettre avec mordant :

– Leroy, patron de la 11ème compagnie, le seul officier du bataillon à tutoyer son commandant avec qui il a déjà fait un séjour en Haute Région ;

– Trapp, ancien du bataillon de choc que sa 12ème compagnie suivrait en enfer ;

– Magnillat, le lyonnais aux moustaches de major de l’armée des Indes

– et Francis de Wilde, le mystique qui s’impose une discipline conforme à son image de chef distant et dur.

La nuit dernière, le maigre état-major du 6ème BPC a longuement déchiffré les cartes de la région, étalées sur la table du patron. Quand on lui parle topographie, Bigeard répond « sens du terrain ». Il est sur le terrain aussi à l’aise que le braconnier dans sa forêt. Quand il a évoqué la zone de saut, il l’a décrite d’une formule : « une double cuvette au confluent de deux vallées menant l’une au fleuve Rouge, l’autre à la rivière Noire. »

Maintenant, tous les regards de la deuxième rotation sont tournés vers les quinze Dakotas qui viennent de décoller. Bruno et ses deux compagnies de la première rotation, pourront-ils sauter sur Tu-Lê ? Que vont-ils trouver au sol ? Les viêts attendront-ils que le bataillon soit regroupés avant d’engager le combat ?

Deux heures de vol ont annoncé les pilotes pendant l’embarquement, entre le terrain de Bach Maï près d’Hanoï et Tu-Lê.

Mains aux montants de la portière, les chefs de sticks sont les seuls à voir défiler, une colline qui paraît proche, nappée de hautes herbes, la végétation touffue…

Go, go, go…..le hurlement du klaxon annonçant le largage jette hors des avions la première moitié du bataillon en quelques secondes.
 Les paras profitent des quelques secondes de descente pour s’imprégner du paysage qui vient à leur rencontre. Quelques maisons entourées de barrières autour d’un mât des couleurs doivent être le poste, perché sur une arête qui domine de cent mètres la rizière sèche au sud de laquelle ils vont atterrir. Au-delà, sur la droite, à moins d’un kilomètre, deux pitons dénudés surveillent la cuvette nord.

Au sommet de l’arête, à côté du poste où il a installé son PC à midi, Bigeard surveille le largage de la seconde rotation. Il est soulagé, dans quelques minutes, son bataillon sera au complet.

Il est 17h00, ce 16 octobre 1952. Le 6ème BPC est à Tu-Lê. Six cent soixante-six hommes prêts à en découdre.

Bigeard est satisfait de voir son bataillon rassemblé sur l’objectif initial, sans avoir à regretter d’accidents de saut trop importants. Demain espère-t-il, un Morane viendra évacuer les malchanceux légèrement blessés à l’atterrissage.

Bigeard regroupe ses commandants de compagnie pour le briefing :« ce satané poste n’est pas défendable. Les renseignements de l’état-major nous ont annoncé deux divisions ennemies au sud-ouest du fleuve Rouge. Peut être même sont-ils déjà installés sur les hauteurs qui nous dominent. Nous n’allons pas nous installer dans le poste. Pas de regroupement du bataillon. Nous allons installer des points d’appui de compagnie, capables de s’appuyer l’un l’autre. » Après avoir donner les ordres de détails à ses 4 mousquetaires, il donne ses dernières recommandations : « je veux que cette nuit, vous posiez des embuscades de section sur toutes les pistes qui convergent vers la cuvette, que vous évitiez les feux sur les hauteurs et que vous me construisiez des points d’appui solides. Creusez profond et ne ménagez pas le barbelé. Si le viêt vous allume au mortier, et c’est ce qu’il fera, soyez enterrés pour l’attendre. Sueur vaut mieux que sang. »

Toute la nuit, il en est sûr, ses hommes vont s’enfouir et tendre des réseaux de barbelé. Cette activité, au sommet du triangle que son sens du terrain lui a soufflé de fortifier, traduit la volonté qui anime son bataillon. Cette famille de six cent soixante hommes, choisis et entraînés.

Cette nuit, personne ne dormira sur le site de Tu-Lê.

La journée du 17 octobre n’apporte aucune mauvaise nouvelle aux compagnies de Bruno. La nuit a été calme, si on peut considérer comme calme le travail de d’aménagement auquel se sont livrés les hommes, qui n’ont pas dormi depuis le réveil du 16 octobre, 04h00 du matin.

Quand tombe la nuit, après avoir ordonné de nouvelles embuscades et prévu des patrouilles vers l’est et le nord pour le lendemain matin, Bruno se soucie de faire reposer le maximum de personnel. Les points d’appui sont solides, le moral au beau fixe, il se sent prêt à remplir la mission reçue du colonel Ducourneau.

Vers 22h00, le général Salan, en déplacement à Saïgon, apprend que l’attaque des viêts  sur Nghia Lo a commencé depuis deux heures. A Hanoï, selon les termes du message envoyé à Salan, on a estimé l’heure d’attaque de Nghiao Lo à 20h00. Pour le bataillon Bigeard autour de Tu-Lê, à trente kilomètres à vol d’oiseau de Nghiao Lo, le concert a commencé deux heures plus tôt.

Comme son chef, le bataillon silencieux sur ses positions essaie d’imaginer ce qu’il se passe là-bas, sous le déluge de feu dont ils ne perçoivent qu’un fond sonore et lumineux.

Bigeard essaie de joindre par radio les postes alentours. Pas plus que Gia Hoï, Nghiao Lo ne répond. Même Hanoï reste silencieux. Le réseau est muet.

Au petit jour, les commandants de compagnie, lancent des patrouilles pour aller voir ce que savent les populations des villages alentour.

Dans la cuvette, le poste de Tu-Lê envoie les couleurs. Pas plus que leurs familles regroupées dans le village, les soldats Thaïs de la garnison ne marquent d’agitation particulière.

Un message en provenance d’Hanoï, confirme ce que craignait Bigeard quand le vacarme de l’artillerie avait cessé sur Nghiao Lo. Après 16h00 de matraquage d’artillerie et de corps à corps, la garnison a été anéantie. Il sait que dès le lendemain, cela va être son tour ! mais ce qui compte, c’est la mission qu’il va recevoir maintenant. Les ordres ne peuvent rester inchangés : Pourquoi chercher des renseignements sur les arrières viêts ? Au bénéfice de qui, si les postes avancés sont tombés ?

Il s’en ouvre à son commandant en second, le capitaine Tourret : « ce qui compte maintenant, c’est de savoir comment nous pourrons nous sortir de ce guêpier. Je ne crois pas que les viêts connaissent notre installation. Si nous réussissons à bénéficier de la surprise, on aura le temps de décrocher »

« Pour aller où ? » demande Tourret.

« Vers le sud-ouest, la rivière Noire, il faudra galoper pendant cent cinquante kilomètres et ce n’est pas tout plat. »

A 17h00, ce jour là, le poste de Gia Hoï appelle : « Bruno de Gia Hoï ; Les viêts sont en train d’occuper les hauteurs qui dominent le poste. Vous tenons au courant. »

« En somme, conclut Tourret, les voilà à quinze kilomètres de nous ! »

Bigeard ordonne à ses commandants de compagnie d’installer des embuscades de recueil sur toutes les pistes arrivant de Gia Hoï. Les sections partent pour de longues heures d’attente dans la nuit glaciale.

Dans la lumière grise du lever du jour de ce 19 octobre, Bigeard vient de recevoir sa nouvelle mission : à votre initiative, évacuez Tu-Lê et repliez-vous sur Na San en emmenant  maximum de personnel des postes rencontrés sur votre route de retraite. Faites mouvement sans tarder, Viêt-minh ayant deux divisions dans ce secteur.

La radio a annoncé le repli vers Tu-Lê de la garnison de Gia Hoï. Les deux cents partisans légèrement armés doivent échapper à l’encerclement. Il est évident pour Bigeard qu’il doit les attendre et assurer leur recueil.

Bigeard prévoit qu’il va falloir décamper rapidement. Il appelle de Wilde pour qu’il envoie une section tenir le col de Kao Pha, à une dizaine de kilomètres de là, point de passage obligé qui commande la seule piste par laquelle le bataillon pourra s’exfiltrer. « Question de vie ou de mort » ajoute-t-il……


Sources:

-Souvenirs personnels (de Diogéne) d’entretiens avec BRUNO

-« Bataillon Bigeard à TU-LÊ » de Alain Gandy

Carte: Wikipédia – Crédit photo: otomo68.over-blog.com DR

PRECEDENT:  Bigeard (1/6)

LA SUITE: Bigeard (3/6): Tu-Lê, les viêts arrivent

 

468 ad

COMMENTAIRES (les commentaires sont modérés AVANT publication)

ARTICLES RECENTS

ARTICLES LES PLUS LUS

COMMENTAIRES RECENTS